dimanche 31 janvier 2016

cognement fatal

peinture de Pierre Aleschinski




chapitre LIV

 

 

1.

L’Italie reçoit le président iranien Hassan Rohani — conférence de presse dans le splendide cadre des musées capitolins. Dans la salle il y a des statues antiques, mais elles sont invisibles : on a fait construire de gros caissons qui les cachent. Parce qu’il y a nudité. Et nous devons avoir honte de trois mille ans de culture européenne.

 

2.

Le caricaturiste italien Leoni propose de mettre plutôt un caisson sur la tête de Rohani — cela le protégera efficacement des aussi douces qu’abominables rotondités de marbre ancien.

 

3.

« Mes amis » d’Emmanuel Bove, c’était, dit-on, le livre de chevet de Rilke et de Beckett.

 

4.

So what if the worms come sooner or later ? — Raymond Carver, Ultramarine, 1986

 

5.

Suspendue à une grosse corde attachée à la passerelle Debily  au dessus de la Seine, devant la Tour Eiffel, une jeune femme, vêtue de sa seule petite culotte couleur chair, bandeaux vert-blanc-rouge du drapeau iranien peinturlurés sur son torse : les Femen accueillent ainsi le président iranien Hassan Rohani, en visite officielle en France. Sur le pont un large calicot où on lit en lettres rouge sang : « Bienvenu Rohani, bourreau de la liberté ». En Iran, chaque année plusieurs centaines de personnes sont condamnées à mort, par pendaison, des criminels, mais aussi des libres-penseurs, des opposants, des féministes, des homosexuels. La cheffe des Femen, Inna Shevchenko, déclare : Nous voulions que Rohani se sente comme chez lui… Le convoi officiel passe juste en face — peut-être que le président aura eu l’occasion d’apercevoir une paire de seins aux couleurs de son pays. Mais on passera vite à l’ordre du jour : négocier l’achat d’Airbus.

 

6.

Lors des dragonnades contre les Huguenots, après la révocation de l’Édit de Nantes, en 1685, tout était permis aux dragons, sauf tuer — les faire danser jusqu’à épuisement, leur faire avaler de l’eau bouillante, fouetter les plantes de leurs pieds, leur arracher la barbe, leur brûler les bras et les jambes avec des chandelles, les exposer nus dans la rue. Mais les Huguenots n’avaient pas le droit de quitter le pays, sous peine de mort. Monsieur Quatorze et ses catholiques stratèges continuaient à penser qu’on finirait bien par les persuader de revenir à la vraie religion.

 

7.

Ramage sourd mal fagoté dans la laine indigo, et désinvoltes digitales opinent sans vergogne, le scribe tout paumé renverse son godet rouge puis son godet noir, la calamité se fait évasive mais maintient sa mainmise, le long du halage les pavés se frottent aux approximations d’une légende sans issue, mille molaires carnassières broient l’âme chétive du pèlerin et le désamour déploie ses débâcles traçant un pointillé pusillanime d’indécises virgules, rajoute une faille à ses fatales failles, les vivants se mettent à l’ombre, les morts se rebiffent, et le rafiot des siècles rajoute un trou à ses trous.

 

8.

Ils apprêtent la pastèque avec le couteau effilé et une cuiller à long manche, creusent une oblongue étroite caverne, puis à tour de rôle pénètrent ce juteux vagin et le remplissent de sperme.

 

9.

Quand il se met à étudier les peintures pariétales des San dans le massif du Lederberg (région du Cap), John Parkington se laisse guider par la question : How do we know what a painting is a painting of ?

 

10.

Dans la liste des biographèmes — Lorsqu’elle m’assomma, soudain, ce jour-là, cognement fatal, j’étais en train, depuis de si longs mois, à me ramasser & remettre debout.




 

 LA LIASSE DES DIX MILLE FRAGMENTS  




  


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